Au Hasard

Pico Iyer : « Voyager, c’est être amoureux »

Pica Iyer, The Banff Centre, 2016

Pico Iyer est un écrivain et grand voyageur britannique d’ascendance indienne. Ses écrits couvrent plusieurs périodes historiques aux quatre coins du monde. Lors d’une conférence TED, ce personnage fascinant a partagé son point de vue sur la confrontation entre le voyageur et ses origines.

D’où venez-vous ?

D‘où venez-vous ? C’est une question tellement simple, mais de nos jours, bien sûr, les questions simples appellent des réponses toujours plus compliquées.

Les gens me demandent toujours d’où je viens, et s’attendent à ce que je dise que je viens d’Inde, et ils ont complètement raison dans la mesure où 100 pour cent de mon sang en vient. Sauf que je n’ai jamais vécu un seul jour de ma vie là-bas. Je ne sais même pas dire un mot dans aucun de ses 22.000 dialectes. Donc je ne crois pas que j’aie vraiment le droit de dire que je suis Indien. Et si « D’où venez-vous ? » veut dire : « Où êtes-vous né, avez-vous grandit et avez été instruit ? » alors je suis complètement originaire de ce drôle de petit pays connu sous le nom d’Angleterre, sauf que j’ai quitté l’Angleterre juste après avoir terminé mon premier cycle universitaire, et pendant tout le temps où j’y ai grandi, j’étais le seul enfant dans toutes mes classes qui ne ressemblait en rien aux héros anglais classiques que l’on voyait dans nos livres scolaires.

Et si « D’où venez-vous ? » veut dire : « Où payez-vous vos impôts ? Où voyez-vous votre médecin et votre dentiste ? » alors je viens avant tout des États-Unis, et ça depuis 48 ans maintenant, depuis ma petite enfance. Sauf que pendant nombre de ces années, j’ai dû emporter partout avec moi cette drôle de petite carte rose avec des lignes vertes en travers de mon visage qui m’identifiaient comme un étranger résident.

Et si « D’où venez-vous ? » veut dire : « Quel est le lieu qui est le plus profondément ancré en vous et où essayez-vous de passer la plupart de votre temps ? » alors je suis Japonais, car je vis autant que je peux, depuis 25 ans, au Japon. Sauf que pendant toutes ces années, j’y ai vécu avec un visa de touriste et je suis à peu près sûr que peu de Japonais seraient prêts à me considérer comme l’un d’entre eux.

Notre chez-soi est un projet en cours

Et je dis tout cela seulement pour souligner à quel point mes origines sont démodées et simples, parce que quand je vais à Hong Kong, à Sidney ou à Vancouver la plupart des enfants que je rencontre sont bien plus internationaux et multiculturels que moi. Et ils ont un « chez soi » associé à leurs parents, mais un autre associé à leur partenaire, un troisième peut-être associé à l’endroit où il se trouvent être, un quatrième associé à l’endroit où ils rêveraient d’être, et beaucoup d’autres encore.

Et ils passeront toute leur vie à récolter des morceaux de beaucoup d’endroits différents et à les rassembler en un tout semblable à un vitrail. Leur « chez soi » est un projet en cours. C’est comme un projet dans lequel ils ajoutent constamment des mises à jour, des améliorations et des corrections.
Et pour de plus en plus d’entre nous, le « chez soi », en fait, a moins à voir avec un bout de terrain que, disons, avec un bout d’âme. Si quelqu’un me demande soudainement : « Où es-tu chez toi ? » Je pense à mon amoureuse ou à mes amis les plus proches ou aux chansons qui voyagent avec moi partout où je me trouve. […]. Et j’ai toujours eu l’impression que la beauté d’être entouré par l’étranger est ce qui vous réveille. Vous ne pouvez rien tenir pour acquis.

Le voyage, pour moi, c’est un peu comme être amoureux, car soudainement, tous vos sens sont activés. Soudainement, vous prenez conscience des schémas secrets du monde. Le seul véritable voyage, comme l’a dit Marcel Proust, n’est pas d’aller voir de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. Et bien sûr, une fois que vous avez de nouveaux yeux, même les vieux paysages, même votre maison deviennent quelque chose de différent.

Quand je voyage, la personne type que je rencontre ces temps-ci sera, disons, une jeune femme à moitié coréenne et à moitié allemande qui vit à Paris. Et dès qu’elle rencontre un jeune homme moitié thaï, moitié canadien venu d’Édimbourg, elle voit en lui un semblable. Elle réalise qu’elle a sans doute bien plus de choses en commun avec lui qu’avec quelqu’un qui serait complètement coréen ou complètement allemand. Donc ils deviennent amis. Ils tombent amoureux. Ils s’installent à New York ou à Édimbourg.

Potentiellement, tout dans la manière dont cette jeune femme rêve le monde, écrit sur le monde, pense du monde, pourrait être quelque chose de différent, parce que c’est issu de ce mélange des cultures presque sans précédent.

L’endroit d’où vous venez est aujourd’hui bien moins important que celui où vous allez.

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